Jeudi 11 mars 2010
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Copyright : Zootrope Films
UN FILM DE HELENE CATTET ET BRUNO FORZANI
Une vaste villa de la Côte d’Azur, la nuit. Une petite fille a peur. Ses parents s’engueulent au sujet de la bonne, qui a recommencé quelque
chose. Mais qui est donc cette bonne toute vêtue de noir, aux accessoires bien étranges ? Une sorcière ? Une tordue nécrophile ? Tout reste ouvert, et ce n’est qu’un début. Ainsi
sera l’univers d’Amer. Dès les premières minutes, on plonge dans une ambiance extrêmement oppressante, on est invités à se mettre à la place de cette petite fille qui avance et
angoisse vers l’inconnu. Ca zoome, ça dézoome, on s’approche, on s’éloigne, on se focalise, on replace les choses comme on peut dans leur contexte. Difficile de ne pas être intrigué, le voyage
s’apparente à un énorme labyrinthe qui sera forcément ouvert aux interprétations les plus folles. La petite fille descend, retrouve son grand père mort, elle se cache sous son lit. Il y a une
étrange matière blanche au sol. Matière qu’on avait déjà plus ou moins aperçue auparavant. Est-ce de la cocaïne ? Non, on pencherait plutôt pour du verre. On croit bien d’ailleurs à un
moment que la fillette se charcute jusqu’au sang. Et puis soudain on a plutôt l’impression qu’il s’agit de sperme…Vous l’aurez compris, il y a matière à partir dans de nombreux délires,
fantasmes. Et quand une enfant est déjà angoissée et traumatisée à ce point, la suite ne pourra être autre que terrible.
Amer fait rimer désir et cauchemar, plaisir et souffrance. La petite fille découvre la sexualité en voyant ses parents en pleine étreinte. Le
sexe apparaît comme quelque chose d’étrange, de secret, d’effrayant. Premier tour de force du duo de réalisateurs : nous ramener à des sensations qu’on ne pensait plus pouvoir retrouver.
Leur exploration de l’enfance est incroyablement troublante, réveille des souvenirs enfouis, des traumatismes potentiels, de vieilles peurs qu’on pensait avoir surmonté mais qui face à l’écran
resurgissent. Sensation dérangeante, connivence immédiate. L’œuvre a pour parti pris de se passer globalement de la parole. Les dialogues doivent tenir sur une page à tout casser. Tout passera
par les images, les sons, la musique. Ce qui frappe alors qu’on assiste à cette séance, c’est la foi qu’ont les cinéastes en le septième art. Leur référence semble être le cinéma bis italien des
années 60/70, le giallo en particulier (je ne connaissais pas ce genre avant de voir le film, maintenant je suis curieux). Sous nos yeux se déploie un univers très codé mais en même temps d’une
liberté inespérée. Il y a là une audace, un style qui force l’admiration, un univers, un regard. Amer est le genre de film que j’ai envie d’aimer très fort car il décuple chaque émotion, car il
ne se refuse absolument rien. Combien d’artistes peuvent dire aujourd’hui qu’ils ont été au bout de leur projet, de leur envie, sans compromis ? Voici une proposition de cinéma folle,
radicale, à la frontière de l’art expérimental. Nul doute que cela en rebutera plus d’un, qu’il y aura des malheureux qui ne trouveront pas la porte d'entrée et passeront un sale
moment. Mais pour les autres, le plaisir sera quasi total.

Je dis quasi-total car il faut bien admettre que par moments le film souffre de quelques longueurs. Mais quelles longueurs en même temps !
Chaque plan rend fou, subjugue par sa beauté formelle, ses intentions floues mais ô combien universelles. Amer est avant tout une question de regards. On ne compte plus les gros plans sur les
yeux des trois actrices incarnant le même personnage féminin à trois étapes de sa vie. Un regard curieux, vif et souvent effrayé. Nos yeux nous font voir le monde, nous offrent des images. Mais
notre esprit peut tout transformer, déformer. Et si nous pouvons observer la beauté du monde, nous enivrer, le regard des autres ou notre propre regard sur nous-mêmes peuvent s’avérer fatal. Le
regard d’une mère autoritaire face à son enfant, le regard d’une mère soudain menacée par la beauté insolente de sa progéniture devenue adolescente, le regard troublant des hommes qui perturbe
dans le bon comme dans le mauvais sens. Rarement un film aura si bien traduit les paradoxes du désir, exploré ses extrêmes. Rarement œuvre de cinéma aura autant été sensorielle. C’est un voyage
des sens à en perdre la tête.
Si les artifices ne manquent pas, si tout est stylisé à l’extrême, si le projet prend à maintes reprises la pose, c’est pour mieux nous
étourdir. Tout apparaît comme excessivement calculé mais en même temps on ne peut résister à la force des plans. La claque cinématographique est là, on est face à deux réalisateurs en totale
maitrise de leur art. Et attention, ils ont en plus l’air d’être en totale roue libre. Il n’y a alors plus aucune limite. Certes, Hélène Cattet et Bruno Forzani
sont loin d’être les premiers à faire un film concept, à nous embarquer dans un trip expérimental. Mais à cette aventure, ils sont parvenus à donner une dimension pop et se jouent des genres avec
une malice peu commune. Une fois devenue ado puis femme, leur héroïne sera plus sexy que jamais et quelques délires seront autorisés. L’opposition subtile et bitchy entre la mère et la fille, la
façon de filmer avec une envie folle la poitrine et les formes pulpeuses du personnage principal : on sourit, on s’amuse, on se régale !

Définitivement attirée et terrorisée à la fois par le sexe opposé, la fille d’Amer ne cessera plus d’envoyer des signes contradictoires, de se
perdre entre fantasme et réalité. Et plus elle grandit, plus elle s’enfonce dans la névrose, se perd dans ses cauchemars, s’oublie. Un monstre veut sa peau, la rattrape toujours alors qu’elle
commence à fantasmer. Ce monstre c’est les autres. C’est les hommes. C’est elle-même. Que le sexe est beau, excitant (les bouches des hommes, leurs gestes, la tension érotique de leur regard,
leurs gants en cuir, leurs grosses voitures rouges, leurs cigarettes avec l’épaisse fumée qu’elles génèrent) mais comme il peut aussi salir, renvoyer à une image de nous-mêmes peu flatteuse,
insupportable pour peu qu’on ne s’assume pas, qu’on ne se connaît pas. L’œuvre finira comme elle a commencé : dans la villa de l’enfance. La petite fille est devenue femme, la demeure est
abandonnée, presque hantée, les peurs sont les mêmes (en pire). L’issue ne peut être que tragique. Je suis ressorti de la salle de cinéma complètement retourné. Avec dans la tête des images
inoubliables, des sensations indescriptibles, des musiques entêtantes, des bruits. Tout n’a pas forcément été une partie de plaisir, j’ai eu parfois très peur, je me suis parfois senti très mal,
dans une position inconfortable. Mais j’ai aussi ressenti une étrange jouissance. Bref, je me suis senti en phase avec cette fille, cette femme. Et quand je repense à Amer, je pense juste à une
énorme baise. Ca peut parfois faire mal, il y a des moments où on s’ennuie un peu mais c’est pour mieux finir par jouir, par perdre la tête, ressentir un truc dingue, inexplicable. Assurément le
meilleur coup de l’année.
Film sorti le 3 mars 2010
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