Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /2009 14:25


 


Avant de suivre ici-même le Festival LGBT Chéries Chéris , Didier Roth-Bettoni (programmateur de la manifestation, journaliste cinéma et auteur d'ouvrages sur l'homosexualité au cinéma) a accordé à Tadah ! Blog une interview. L’occasion de lui poser trois questions et d’en savoir plus avant le début des festivités le 16 novembre au Forum des Images de Paris.

 

 

01.Le festival gay et lesbien de Paris est de retour avec un nouveau nom : Chéries Chéris. Comment avez-vous préparé la programmation de cette nouvelle édition ? Quelles idées, directions, se sont le plus vite imposées ?

 

D.R-B. Vaste question ! Ce qui m’a semblé important, très vite, ça a été de renouveler l’image même du festival. D’abord parce qu’il fallait marquer le coup de notre retour au Forum des images, et ensuite parce qu’il s’agit de la quinzième édition. Or entre 1994 et aujourd’hui, énormément de choses ont changé, que ce soit dans les représentations des homosexuels (au sens large du terme) ou dans la place qu’ils occupent dans la société. En 1994, on était dans le pire pic du sida, il n’y avait pas de reconnaissance sociale de l’homosexualité, quasiment aucune personnalité ouvertement gay, etc. Aujourd’hui, si tout n’est pas parfait, loin de là, les choses ont bougé. Dès lors, l’appellation Festival de Films Gays et Lesbiens, qui avait sa justification militante, en termes de visibilité, d’interpellation, etc., à l’époque, semblait aujourd’hui un peu rébarbative. C’est pourquoi nous avons adopté ce nom plus festif, plus ouvert (sur d’autres genres, d’autres publics, d’autres disciplines, d’autres horizons), qu’est Chéries-Chéris. C’est aussi pourquoi nous avons fait appel à deux designers très en vogue, Antoine+Manuel, pour réinventer notre identité visuelle.

Ce travail là était essentiel. Mais une fois fait, tout restait à construire.

 

Ce qu’on a voulu raconter dans ce festival, c’est qu’il s’inscrit dans une histoire. Il se trouve que 2009, curieusement, cumule en plus du nôtre, un grand nombre d’anniversaires qui ont marqué l’histoire LGBT récente : les émeutes de Stonewall en 1969, la création de Gai Pied en 1979, la naissance d’Act Up en 1989, la chute du Mur de Berlin la même année, l’adoption du Pacs en 1999… On a donc tenté de retraverser cette période avec des films, des documentaires, une exposition, des débats, et ce tout en ouvrant des perspectives pour l’avenir comme avec Travel Queeries qui s’intéresse aux mouvements queer qui fleurissent en Europe et qui portent d’autres types de revendication ou d’action. On ne voulait surtout pas s’enfermer dans le passé ! C’est aussi pour cela qu’on a accordé une très large part aux courts métrages avec huit séances sur les quarante que compte Chéries-Chéris, parce que c’est là que se révèlent de nouveaux talents, que s’expérimentent de nouvelles formes…

 

Et puis dernier point qui était vraiment très important pour moi : proposer un vrai festival de cinéma, avec des films importants en purs termes de mise en scène, d’écriture, de regard, et qui s’adressent à un public cinéphile qui dépasse largement le seul public LGBT : c’est le cas de Nuits d’ivresse printanière, de Strella, de Fig Trees, de I Love you Phillip Morris, etc. Et en même temps, proposer un festival qui interpelle directement, fortement, les gays, les lesbiennes et les trans à travers des films identitaires, des débats, des rencontres. C’est pourquoi nous nous sommes associés à de très nombreuses associations ou structures de la « communauté Â» : Act Up, le Centre LGBT, Contact, le Strass, la Journée du souvenir trans… Je voulais vraiment un festival qui s’appuie sur ses deux jambes : la culture et la « communauté Â».



02.Vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’homosexualité dans le septième art. Dans L’ Homosexualité au cinéma, les films étaient répertoriés à travers plusieurs thèmes (les années du placard ; militantes ; les années de la visibilité). Aujourd’hui quels sont les thèmes qui préoccupent les cinéastes ? Ceux que l’on retrouvera de façon plus ou moins apparente pendant le festival ?

 

D.R-B. Ce qui est formidable aujourd’hui, c’est l’extrême variété des thèmes, des motifs, des approches, c’est de voir que tous les thèmes peuvent être abordés, sans exclusive, sur les modes les plus variés. Alors Chéries-Chéris reflète cela aussi. Et même si on a voulu faire un focus sur l’adolescence qui est un sujet que je trouve passionnant — c’est le sujet de prédilection de tous les grands cinéastes modernes, de Gus Van Sant à Lucia Puenzo —, avec deux séances et un débat intitulés « 15 ans, le bel âge ? Â», nous montrerons aussi des gays plus âgés : je pense au magnifique portrait de Quentin Crisp que compose John Hurt dans An Englishman in New York. Ce n’est qu’un exemple de la variété de ce qu’on pourra trouver sur les écrans.

 

Au festival, on a le désir d’essayer de montrer les liens qui existent entre les images des LGBT et leur place dans la société d’où elles viennent, de montrer la diversité des modes de représentations (la comédie comme I Love you Phillip Morris, le film identitaire comme Beurs appart, le drame comme Mourir comme un homme, les approches queer comme dans la séance eXtravaganZa, la sexualité avec la nuit Lupanar, le documentaire militant, etc.), et de donner la parole aux gens qui font ces films… Je crois qu’il n’y a jamais eu autant d’invités au festival que cette année. Pour moi, c’est fondamental, cela fait partie de l’identité d’un festival qui ne doit pas être juste un alignement de films. Un festival comme Chéries-Chéris, pour moi, doit être cinéphile, politique, festif (et il y aura des fêtes tous les soirs, et même avant le festival !) : j’espère qu’il sera tout cela…

 


03.Le festival Chéries Chéris relance la question ancienne de la « culture gay Â». Est-il de bon ton de parler de « culture gay Â», cette culture est-elle vraiment ouverte à tous ?

 

D.R-B. J’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’une vraie question. Après, je n’en ai pas la réponse, en tout cas pas une réponse unique, et c’est pour cela qu’il est intéressant d’y revenir, de confronter des points de vue sur ce thème, de réfléchir à la manière dont cette « culture gay Â» a pu prendre des réalités différentes selon les époques et les contextes. Très concrètement, le festival est né en 1994 en affirmant que cette « culture gay et lesbienne Â» existait et devait trouver un moyen d’exister aux yeux du public, car sans ce type de manifestation, de très nombreux films n’arrivaient jamais sur nos écrans. Mais est-ce que cela a encore un sens aujourd’hui où les films circulent beaucoup plus, où les grands festivals s’y intéressent, où le DVD et internet les rendent accessibles à tous ? Un festival comme le nôtre est-il encore adapté ? Doit-il évoluer pour répondre à sa mission ? Et si oui dans quels sens pour refléter ce qu’est aujourd’hui la « culture gay, lesbienne, trans, queer, etc. Â»â€¦ si elle existe ? Cela fait beaucoup de questions qu’on essaiera d’aborder dans un débat. Je ne sais pas si on donnera les réponses, mais finalement ce n’est pas essentiel : je pense souvent que les questions sont au moins aussi importantes que les réponses…

 


Merci à Didier Roth-Bettoni pour ses réponses.

Le Festival Chéries Chéris aura lieu du 16 au 22 novembre 2009 à Paris, au Forum des Images (avec des évènements exceptionnels dans d’autres lieux également).

Retrouvez toute la programmation du festival et les infos utiles ici.

Par Voisin Blogueur - Publié dans : Interviews et rencontres
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